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L'argile, un médium (presque) malléable pour symboliser


Comment un matériau concret va t'il permettre une projection d'éléments intra-psychiques? Comment une matière comme l'argile peut proposer de passer du "corps à corps" à un "prendre corps"? Comment le fait de transformer une matière permet de (se)transformer soi-même, allant ainsi au-delà d'une simple expression ou d'un agréable plaisir à créer? Qu'en est-il des liens entre une matière psychique et une matière concrète? Qu'est-ce que la matière psychique?

Ces questions vont nous conduire à
une certaine façon d'analyser les médiations expressives, qui est de s'appuyer sur des concepts psycho-dynamique adaptés à cette pratique. L'utilisation de médiations créatives va nous amener à réfléchir à la notion de matière première dans le sens physique (matériaux, matières concrètes) mais aussi dans le sens psychique, de la matière psychique). C'est R.Roussillon qui nous donne des pistes de réflexion dans ce domaine de l'utilisation de médiation expressives, avec ses concepts de médium, d’environnement et de thérapeute malléable, ainsi que la notion de symbolisation. (voir médium malléable). D.Anzieu, avec son concept de Moi-peau nous aide aussi à penser notre rapport au corps, à la peau, au toucher mobilisé par la terre. Enfin,les mythes fondateurs de notre culture peuvent aussi nous offrir quelques pistes de compréhension métaphorique, symbolique, autour de notre histoire, personnelle et collective.

Enfin, pour que ce travail de la matière puisse aboutir à une élaboration psychique, garante d'un changement intra-psychique possible, il nous faudra aussi explorer les notions de symbolisation primaire et secondaire. (voir aussi un powerpoint 2018 plus imagé).


Réalité psychique
R. Roussillon souligne que la matière première, physique et psychique, est quelque chose de complexe. Il parle de "matière première énigmatique". Selon lui, elle mêle des facteurs objectifs (environnement) et des facteurs subjectifs (le sujet)

  • Sous l'angle psychique et subjectif, elle est une matière inconsciente, multi-sensori-motrice, multi-pulsionnelle, multi-perceptive et surtout, cette matière première n'est pas directement intégrable. Elle doit passer par des objets extérieurs pour pouvoir s'intégrer et devenir utilisable, au sens où le sujet va ainsi mieux se construire et se comprendre lui-même, au sens de l'être.
  • Du côté des éléments objectifs et de l'environnement, c'est principalement du côté de la mère et de sa capacité à donner les clefs d'interprétation du monde qui l'entoure, que l'enfant va pouvoir se créer une image du monde et de lui-même. Cette matière première, difficilement intégrable, l'est en particulier pour les éléments de vie très précoces, sur lesquels les mots sont difficilement possibles et les événements traumatiques.

R.Roussillon postule que la psyché, pour tenter d'intégrer des éléments de compréhension de soi, va se projeter dans des objets extérieurs. le premier objet sera donc la mère, qui va aider l'enfant en lui nommant le monde et en lui donnant les clefs d'interprétation de son être soi et de son être au monde. Puis, les objets extérieurs pourront être alors des matières perceptives, permettant à la psyché de s'externaliser, se projeter, se transférer en quelque sorte dans cette matière concrète qui, elle va pouvoir être manipulée et travaillée.


Qualités d'un médium malléable
Le concept de  médium malléable a été développé d'abord par Marion Milner et repris par René Roussillon à partir des concepts d’environnement suffisamment bon. Selon R.Roussillon, le médium malléable "idéal", dont l'archétype est la pâte à modeler, doit avoir des caractéristiques particulières:

  • Avoir une disponibilité inconditionnelle: le médium doit donc être immédiatement et inconditionnellement disponible, sans limitation d'utilisation par des usages pré-définis ou des considérations financières. l'usage qui en sera fait ne doit donc pas être modélisé ou inscrit dans un apprentissage technique. Le médium doit donc être facilement atteignable, à disposition et cela, dès la prise en main du médium. Le fait qu'il soit immédiatement saisissable, sans précautions particulières entre également dans ce domaine de la disponibilité. L'expérience signifiante attendue est celle d'une disponibilité inconditionnelle, au sens d'une présence sûre et qui donne un sentiment d'une appropriation possible, d'une "bonne nourriture" métaphorique.
  • Être consistant: Le médium doit avoir une matérialité propre, un certain volume, une dimension concrète et palpable, avec une texture propre. Cette existence sensible, dans le domaine perceptivo-sensoriel va permettre à la personne d'entrer dans des expériences de quelque chose qui a une matérialité, une existence, séparé de la personne elle-même. La consistance va permettre des expériences de sentiment de solidité, d'existence, de permanence. 
  • Être prévisible, constant et fidèle: Le médium doit être prévisible dans ses réactions et ses propriétés, pour permettre à la personne d'entrer dans une prévisibilité possible de ses gestes et actions, comme autant d'actes ayant un impact prévisible sur la matière. La notion de constance quant à elle, correspond au fait que le médium conserve les mêmes qualités et propriétés, sans variation, au cours de son utilisation. Cette notion de constance est importante pour donner un sentiment de permanence et de continuité de la matière, au sens de l'objet concret, mais aussi de l'objet relationnel. Il est possible d'ajouter à cela la notion de fidélité, au sens où le médium conserve la forme qui lui a été donnée. Cette notion de fidélité va contribuer à donner un sentiment de sécurité interne à la personne.
  • Être modelable, transformable et adaptable: Le médium doit posséder des qualités d'un modelage possible, au sens où la forme est à créer entièrement par la personne. C'est lors de son utilisation que ses propriétés seront découvertes. Le médium est donc transformable à l'infini, car il n'a pas de forme propre et proposera donc des adaptations possibles à toutes les manières de le manipuler. Les expériences signifiantes autour d'un tel médium, vont dans le sens d'une adaptabilité possible aux situations
  • Être sensible, réceptif et animable: Le médium malléable doit être sensible, au sens où le moindre effort suffit pour laisser une trace et donc ne nécessite pas une lutte, un effort excessif. Le médium doit être réceptif, pour pouvoir prendre la forme voulue. Si le médium est suffisamment animable, cette forme pourra alors recevoir, de façon fantasmatique, une forme de vie, une forme prenant corps, vie et peut-être même, ensuite, sens pour la personne
  • Suffisamment non destructible: Le médium doit donc être très endurant, sans usure à l'usage et quasiment indestructible, au sens où ses qualités et ses propriétés doivent être conservés même en cas de morcellement et de destruction. Ce dernier point est important car l’objet doit pouvoir survivre aux attaques.



Et l'argile?

R.Roussillon met en évidence que toutes ces qualités ne s’explorent que par l’utilisation de la pâte à modeler. Cette matière va en effet, permettre à la personne de pouvoir explorer ses capacités à mettre en formes, en représentations et à recommencer encore et encore. Mais cette matière est souvent liée au monde  de l'enfance et, dans un atelier, il reste parfois difficile de le proposer. L'argile est un médium partiellement malléable, proche de la pâte à modeler.


L'argile est une matière présentant une certaine solidité, une consistance particulière et qui propose aussi différentes couleurs et textures. Sa disponibilité inconditionnelle dépend de notre capacité à offrir le médium et à assurer sa présence dans l’atelier. En termes de prévisibilité, il faut savoir que la texture et la malléabilité changent selon l’humidité et donc, cette prévisibilité est possible, une fois que l’on connait ses modifications suivant le type d'argile, les conditions de travail, les temps de séchage. Une certaine technicité est donc nécessaire, avant de pouvoir prévoir ce qui va se passer avec la terre. Et malgré cela, des surprises sont toujours possibles.


En termes de permanence de la matière (qui précède celle de l’objet), l'argile est répondante partiellement à ce critère, car si trop d'eau est ajoutée, la dilution provoque la liquéfaction de la terre, et donc sa disparition potentielle, ne renvoyant donc plus une image de sécurité et de permanence. La cuisson va permettre de fixer l'objet et donc de lui redonner une certaine permanence, mais au risque toujours présent d'un éclatement dans le four, potentiellement source de désagréments pour certains et d'angoisse de morcellement pour d'autres. L'argile n'a donc pas autant de possibilités de résistance à la destructivité. L'argile supporte toutefois, d’être pétrie, malaxée, frappée, etc… et de survivre aux cicatrices qui peuvent y être faites.


Elle est souple et très facilement transformable, même si ce n'est pas toujours comme nous pourrions le souhaiter...Elle se travaille avec ou sans outils et permet une variété infinie de formes: en plein ou en creux, petites ou grandes, à plat ou en volume, contenantes, humaines, animales, etc...Il est très facile d'y laisser sa trace et son empreinte, presque digitale, comme en témoigne les nombreuses mains et pieds que l'on propose de conserver comme souvenirs des bébés ou des enfants. Elle est donc sensible et réceptive de toutes les traces qu'il est possible d'y déposer, avec une tendance fréquente à inciter les personnes à explorer cette dimension de réceptivité au sens du creux et du contenant. Bon nombre de vases, cruches, cendriers et autres contenants divers, témoignent de cette tendance naturelle de l'humain à se nicher dans un creux...

Il ne s'agit donc pas de proposer un atelier de poterie avec un apprentissage technique, mais d'ouvrir une aire de rencontre créative. L'argile va permettre à des patients, d'entrer dans un voyage créatif, relié à des découvertes psycho-corporelles, identitaires et symboliques. (voir expériences signifiantes). Le toucher va engager tout le corps et pas simplement les doigts ou la main, et va permettre à la personne, de se relier à ses sensations, de les éveiller, de les retrouver. Il est question de laisser notre empreinte dans ce médium souple et accueillant. Pétrir, masser, modeler, taper, lisser, creuser, colmater, réparer, aplatir sont autant d'expériences sensorielles, mais aussi gestuelles et signifiantes. Lorsqu'une personne entre en contact avec la terre avec douceur ou avec violence, elle ne nous dit pas les mêmes choses et ne se dit pas les mêmes choses à elle non plus.


L’argile est la matière qui est la plus proche du corps humain, comme une matière qui informe dans un corps à corps, parfois source de confusion. Et c'est pourquoi cette matière va se révéler privilégiée pour entrer en travail autour du Moi-peau, concept développé par D. Anzieu, psychanalyste. Il évoque le fantasme de peau commune, au départ, entre la mère et l’enfant. Ce fantasme peut être très facilement réactivé par une matière telle que la terre, qui colle à la peau de celui ou celle qui la travaille. Il suffit de voir comment certains patients se tartinent les mains de terre, fascinés par cette texture, par le séchage qui durcit la terre et assèche la peau elle-même. les fantasmes de peau commune, mais aussi de peau arrachée, quand l'argile confondue à cette peau, s'en va par petits morceaux secs ou par une dilution aquatique peuvent ainsi être sous-jacents à des manipulations de la terre.



Symbolisation primaire et secondaire

R. Roussillon parle d’une "matière psychique", complexe, qui doit se projeter dans la matière pour pouvoir être explorée de façon plus aisée. Cette projection dans la matière est l'un des outils que nous allons proposer en ergothérapie. Plus le médium sera malléable, plus la projection permettra le passage d'éléments inconscients. Plus la façon de proposer le medium sera non directive, plus la création sera personnelle, sans modèle, plus la projection d’éléments intra-psychiques personnels sera aisée. C'est le principe même de l'utilisation d'une médiation thérapeutique, proposée comme un moyen d'expression.


L'utilisation d'une médiation expressive a pour intention finale de permettre à la personne d'accéder à la mentalisation, nommée aussi élaboration psychique. Cela nécessite d’avoir accès à l’utilisation d’une pensée métaphorique et des capacités de symbolisation. R.Roussillon nous permet de mieux comprendre la distinction entre symbolisation primaire et secondaire, concepts développés à la base par Freud:


  • Symbolisation primaire: Ce processus est le passage de traces perceptives à la représentation de choses
  • Symbolisation secondaire: Ce processus correspond au passage de représentation de choses à la représentation de mots


L'argile va donc permettre une mise en représentation concrètes d'objets et de formes divers. Les expériences sensorielles et perceptives offertes par l'argile, vont ré-activer des "traces mnésiques perceptives" dans le corps et le psychisme de la personne. En fonction des expériences personnelles de chacun, les sensations tactiles, les mouvements, les actions éveillent une mémoire corporelle en termes de capacités cognitives (mémoire, distinction forme et fond, vision en 3D, etc…) Mais les capacités perceptives ne sont pas que cognitives. Tout un ensemble de souvenirs inconscients sont tissés dans le corps et enracinés dans notre histoire personnelle. C’est notre "style perceptif".


Il faudra donc se demander, dans notre histoire personnelle, mais aussi dans notre histoire collective, à quoi l’argile peut nous renvoyer. Sur un plan personnel, l’activation du rapport personnel à la saleté est fréquent, pour diverses raisons: La terre est quelque chose de collant, de froid, de potentiellement salissant. La couleur de la terre brune des boues, thérapeutiques ou non, se réfère à ce brun terrestre, mais aussi anal. Un technique de poterie porte d'ailleurs elle-même le nom de "colombin". Ce lien à la saleté conduit parfois certaines personnes à des représentations très réalistes d'éléments "merdiques".


Des images fréquentes de grottes protectrices, d’intériorité, d’espaces contenants s'inscrivent dans les réalisations de certaines personnes. Le travail de l’argile nous offre de pouvoir éveiller tout un lien fantasmatique, métaphorique, symbolique à la terre. Sur un plan collectif, c’est la relation à la terre-mère, à l’humus, à la Materia prima, celle qui nous offre nos mythes d’origine, de création du monde et de l’homme, qui peut être activée. L'argile va aussi nous relier à la dimension symbolique de la terre, au sens de la terre qui nous porte et sur laquelle nous posons nos pieds-racines. L'argile nous donne naissance dans les mythes de la culture judéo-chrétienne et nous y achevons notre voyage d'humain. Toute une poétique symbolique va se décliner autour de ce médium, le plus souvent de façon totalement inconsciente. Notre terre...


Au fur et à mesure que les objets prennent formes, la personne, elle-même peut (re)prendre corps. Les images, formes, objets externes, viennent faire écho aux images internes, avec lesquelles elles peuvent se tisser, se relier. Proposer de nommer toutes ces choses, ces images internes et externes est donc la voie de la symbolisation secondaire. Ces processus secondaires sont les processus par lesquels la représentation de choses est transformée en représentation de mot, autrement dit, lorsqu’elle est traduite dans l’appareil à langage verbal.



En ergothérapie, il est ainsi possible de favoriser une mise en mots de plusieurs manières:

  • L'expression verbale est possible grâce à des temps de parole. Cette parole, si elle a lieu durant le temps de création risque de disperser l’attention des personnes et de demeurer une parole souvent plutôt sociale. Un temps de parole après la séance se révélera plus pertinent, qu'il s'agisse d'une parole plus centrée sur le ressenti de la séance ou sur l’objet créé, avec des associations d’idées à partir d’une forme, d’un objet, d’une image créée ou donnée. La verbalisation peut permettre de parler d’un souvenir personnel.
  • Il est également possible de favoriser la parole par des actes créatifs tel que l’écriture après un temps créatif de collage, d’argile, de peinture, etc…Une écriture de textes à partir de la création, pour raconter une histoire imaginaire, donner un titre à l’œuvre, sont des pistes possibles d'expression.
  • L’objet peut devenir un miroir introspectif pour la personne qui l’a créé. La personne peut s’y reconnaitre pour tout ou partie. Cette création peut permettre à la personne de faire des liens signifiants entre objet et histoire personnelle. L’utilisation des métaphores et de la fonction symbolique favorise des liens signifiants pour la personne. Toutefois il faut se souvenir que l’interprétation et le sens ne peuvent être que personnels et donnés par le ou la créatrice. Une interprétation issue de l’extérieur, même juste, peut-être ressentie comme une intrusion et une violence, ou donner l’illusion que le savoir sur soi-même est détenu par un autre que soi.






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