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Le meuble jaune

Le meuble jaune Zoom sur Le meuble jaune
Notre première étape fut la réparation d'un petit meuble bas, couvert d'une sorte de truc collant bleu, du vénilia datant des années 70, présentant un décor de bulles d'eau. Il a donc déjà fallu gratter tout ce truc, décoller et arracher.


Assez rapidement, deux personnes sont venues m'aider, sans que je ne demande rien, assez satisfaites de déchirer le papier bleu. Visiblement ils prenaient plus de plaisir que moi à faire cela et l'un d'eux m'a donné la clef: "C'est toujours mieux que de ne rien faire"...Effectivement vu sous cet angle là, toute action peut sembler bonne à prendre. Moi qui me sentait gênée d'exploiter les patients, me voilà rassurée.




Comme je ne viens qu'une fois par semaine, les travaux sont assez lents. Nous entamons ensuite l’opération peinture et là, les choses se corsent un peu. Enhardie par l'expérience, je demande de l'aide à un patient qui semble participer volontiers à la tache ingrate d'aller mettre de la peinture jusque dans le fond du meuble avec un petit rouleau. J'apprendrais par la suite, que des soignants l'ont entendu grommeler dans le couloir, que, tout de même , c'était honteux de faire ainsi travailler les malades. Incapable d'oser me dire son ressenti, il est aller le dire ailleurs, tout seul et à haute voix. Effectivement, me voilà donc renvoyée à ce questionnement qui me revient souvent: au nom de quoi demandons nous à nos patients, de réparer ou décorer des espaces ou des meubles, au lieu de leur proposer des espaces accueillants de création où ils pourraient exprimer ce qu'ils ont à dire? Heureusement pour moi, je ne le sais qu'après le travail de peinture qu'il a ainsi protesté et nous en reparlerons ensuite.

En attendant, il y a de plus en plus de gens qui ont envie de mettre la main à la pâte et surtout les doigts dans la peinture. Un charmant monsieur, ancien peintre et un peu dément, est ravi de s'en mettre partout, tandis qu'un jeune homme psychotique et dissocié, peint essentiellement des coulures sur le sol que j'ai tenté de protéger, mais visiblement pas assez loin autour du meuble. Cerise sur le gâteau, toute une bande de thérapeutes passant par là vient contempler le désastre jaune. Surtout, garder son calme et son cap et croire que tout cela aura une fin...Faire tenir quelque chose de solide avec de la peinture qui bave et coule, reste une expérience quelque peu diluante. Heureusement le meuble tient bon et résiste à toutes ces traces dissociées qui se posent sur lui. Il en ressort même étonnamment uniforme et jaune. Sauf au dos, ce qui n'est pas visible, par manque de peinture et surtout par flemme générale. Ouf, c'est terminé pour la peinture et je rassemble les pinceaux malmenés et couverts de jaune jusque sur le manche.
Le meuble jaune sèche dans son coin, déjà porteur d'un autre regard, car "jaune c'est mieux qu'avant" et "finalement il est bien, non?".

Après avoir posée cette première peau sur le bois, je propose d'en rajouter une couche, de colle et de décopatch. Une autre peau plus solide encore, me paraissait une activité pertinente. Sur le dessus du meuble, j'invite donc ceux qui le souhaitent, la semaine suivante, à déchirer des bouts de magazines pour les coller et faire un tableau collectif. Rapidement, je dois renoncer à toute tentative d'organiser un peu le collage, en tentant de proposer une réflexion sur les couleurs et la coopération vole en éclat. Dissociation pourrait être le titre de ce collage géant...Un jeune patient schizophrène, déchire les papiers avec un regard totalement halluciné et les colle au hasard, sans même regarder où cela arrive. Un autre patient, déçu de l'absence de ciseaux et de la consigne de déchirer le papier, tente de le faire le long d'une règle imaginaire, "pour que cela soit bien droit". Une patient qui passe par là contemple le meuble d'un air assez sceptique, nous demandant ce que nous tentons de faire et constatant que nous faisons "bien du cirque dans le passage pour aller à la TV".

Là encore, je dois résister à ce sentiment de lourdeur et de difficulté, comme si rien de ce que nous faisons n'avait de sens ou n'allait aboutir. Je finis par me demander ce qui m'a pris de m'engager dans cette galère réparatrice et mon esprit flotte dans des pensées rageuses à l'égard de Mélanie Klein, celle qui a mis en évidence le sentiment de culpabilité d'avoir des pulsions destructrices envers la mère qui conduit à vouloir (la) réparer.  Tiens, et si du côté de la mère, du côté du parent-thérapeute que nous sommes parfois, il fallait résister un peu (beaucoup) aux pulsions destructrices, aux forces qui tirent vers le bas, aux éléments de destruction et de dissociation? Je devrais peut-être relire Bion, mais là, tout de suite, je n'ai pas trop le temps..Une piste qui me permet de tenir bon, jusqu’à la fin du collage.

Finalement, le meuble est achevé. Il restera longtemps inutilisé car peu fonctionnel, mais aussi, comme le diront certains patients et thérapeutes, "parce qu'il est beau et qu'on ose pas pose des trucs dessus". Il finira par trouver sa place, sous la TV de la petite salle du fond. La TV est accrochée au mur et le meuble est posé dessous, comme pour donner une consistance, un poids, une sorte d’enracinement solide sous cette TV aérienne. Quelques magazines y trainent parfois, mais c'est rare. Il existe par lui-même, par sa couleur et ses images. Parfois des patients, n'ayant pas assisté à sa naissance et à l'accouchement un peu chaotique, parlent du meuble pour dire qu'ils feraient bien du collage, comme sur le meuble jaune. Progressivement, quelques morceaux de papier se décollent, comme pour rappeler la fragilité des enveloppes, des couches même solidifiées par du décopatch. Alors, il faut remettre un peu de colle, re-solidifier et accepter les petits défauts.

Un autre meuble, au passage, bénéficie du vent de la réparation, avec de petites taches jaunes , découpées dans du vénilia auto-collant, venant donner un petit côté léopard ou girafe au meuble supportant l'écran servant au jeux vidéos. Mais il ne sera jamais investi comme LE meuble jaune...



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