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La diagonale du vide


Pierre Péju
"La diagonale du vide"
Ed Gallimard




Ma femme, qui avait vécu enfant dans cette région, m’avait un jour raconté sa rencontre, non loin du Mont. M, avec un individu des plus étranges, dont elle avait gardé un souvenir à la fois effrayé et fasciné. Seule en pleine nature, cet homme hurlait des mots dans le vide. Des mots qu’il articulait avec application, d’une voix puissante. Des mots comme «  attelage », des mots comme « locomotive », des mots comme «  miséricorde », se souvenait ma femme qui était à l’époque une petite fille de sept ans. Elle avait été particulièrement marquée par le mot «  miséricorde » qu’elle s’était répétée souvent, bien avant d’en savoir le sens. Elle croyait entendre «  misère et corde » et songeait à un pauvre désespéré qui se serait pendu. Alors dans le noir de sa chambre, ma femme petite fille répétait miséricorde. Sur le chemin de la campagne : «  misère et corde …». Et toute seule au cabinet : «  miséricorde… » dans la frayeur et la fascination.
L’ayant aperçue, l’homme s’était arrêté de hurler, s’était approché, et, d’une voix douce, lui avait expliqué que les mots étaient des animaux prisonniers à qui il faisait prendre l’air. De pauvres petites bêtes qu’il aérait. «  Tu vois, avait-il dit à la petite fille, je les prends doucement dans leur cage, et je les laisse courir dans le vent. «  Et l’homme avait recommencé à crier : «  triangle ! », puis «  isocèle ! », puis «  épidémie ! »…
Ma femme s’était toujours souvenue de ce fou qui aérait les mots et elle avait souvent repensé à la cage dans laquelle il feignait de saisir délicatement des syllabes apeurées. Cette cage était un petit dictionnaire Larousse, marron et rose, qu’il tenait serré contre lui. Un cube de milliers de pages entassées. Une cage à Mots.
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